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La France n'est pas une cause perdue
Lettre ouverte à Jean Raspail

Cher Jean Raspail,

Comme de nombreux Français, j'ai lu le texte que vous avez publié récemment dans le Figaro en réponse à la question «Qu'est-ce qu'être français aujourd'hui ?» et je voulais vous remercier de l'avoir écrit.
En répondant comme vous l'avez fait, sans esquive et sans faux-semblant, en abordant de front la question majeure de l'immigration massive, vous avez exprimé avec éclat le sentiment sourd de beaucoup de nos compatriotes.
Je voulais aussi saisir cette occasion pour saluer votre courage. Car je suis bien placé pour mesurer les risques que vous avez pris et ce qu'il en coûte d'enfreindre le tabou qui entoure cette question.
Vous l'avouerai-je ? Ce texte, cela faisait longtemps que je l'attendais de vous. Et, je ne vous le cache pas, il m'est arrivé de désespérer de le voir jamais écrit de votre main et signé de votre nom. Depuis le fameux Camp des saints, la lecture de vos livres m'a toujours apporté beaucoup de plaisir, un plaisir d'ailleurs un peu douloureux, similaire à celui que procure le souvenir de belles choses à jamais disparues. En un temps où la veulerie ambiante donne des attraits inédits à l'exil intérieur, je craignais que vous n'ayez définitivement abandonné la France pour la Patagonie.
Je constate aujourd'hui que j'ai eu tort de penser cela : la France et son avenir continuent donc d'occuper vos pensées. Même si l'espérance semble ne plus les habiter.
Et c'est sur ce point que je me sépare de vous car, pour ma part, je ne pense pas que "les carottes sont cuites" ou que "notre destin de Français est scellé".
Oh ! je ne suis pas naïf. Au fil d'années passées à combattre pour le renouveau de la France, j'ai pu mesurer la cécité de la classe politique, la lâcheté des prétendues élites, le poids des stratégies personnelles et celui des égoïsmes générationnels. Vous le savez certainement, j'ai pu aussi éprouver personnellement la puissance du feu judiciaire qui s'abat sur ceux qui prétendent s'opposer aux phénomènes délétères que vous dénoncez. Pis encore, j'ai dû endurer l'indifférence, voire les sarcasmes, de ceux-là même que je m'attache à défendre.
Et, pourtant, je ne peux me résoudre à désespérer du peuple français et je ne crois nullement qu'il soit voué, comme vous semblez le penser, à la disparition. Certes, je partage votre diagnostic quant aux conséquences mortelles des phénomènes démographiques et migratoires actuels. Mais je sais aussi que l'histoire n'est écrite nulle part et qu'elle est riche en retournements, parfois soudains et violents, parce qu'en dernier ressort, ce sont les hommes qui la font.
Les projections démographiques auxquelles vous faites référence sont parfaitement exactes et mériteraient d'être connues du plus grand nombre. Cependant, ces projections sont impuissantes à décrire l'avenir. Elles ne décrivent qu'un avenir possible, parmi d'autres. Elles ne dévoilent pas ce qui va se produire, mais seulement ce qui surviendra si rien n'est fait pour inverser les tendances actuelles.Car le processus de décadence que connaît notre pays ne saurait être comparé à la dégénérescence qui frappe les cellules du corps humain au soir de la vie : il n'est pas naturel mais artificiel. Le déclin n'est pas spontané, il est provoqué. Non pas de façon occulte, mais de la manière la plus visible qui soit, par les élites et les gouvernements qui se succèdent à la tête de l'État.
Ainsi, contrairement à ce que l'on croit parfois, l'immigration massive qui frappe l'Europe n'est pas un phénomène inéluctable que l'on ne parviendrait pas à maîtriser malgré tous les efforts déployés. C'est un phénomène accepté, encouragé et soutenu à tous les niveaux de l'État. De même, l'effondrement de la natalité française et européenne résulte, pour l'essentiel, de décisions politiques délétères. Certains feront observer que la situation actuelle tient également à un certain effondrement des valeurs. Mais, là aussi, ce processus est souvent initié par les politiques qui, loin de «prendre acte de l'évolution des mœurs», la précèdent et la suscitent.
Je ne cherche pas à vous convaincre que les politiques ont une responsabilité majeure dans le déclin de notre pays. Cela vous le savez bien et vous avez même parfaitement identifié la cause de leurs errements : cette idéologie républicaine dévoyée qui les pousse à trahir non seulement la France mais également la République.
Ce dont je voudrais vous convaincre c'est que cette trahison des élites doit, paradoxalement, nous donner des raisons d'espérer. Car si les maux qui frappent notre pays résultent de l'action néfaste de la classe politique actuelle, cela signifie, à l'inverse, qu'un gouvernement ayant retrouvé le sens du bien commun peut réussir un travail de réhabilitation et de renouveau. Ce qui a été sciemment détruit par certains peut être demain rebâti par d'autres.
On peut me répondre que les Français ont les gouvernements qu'ils méritent et qu'ils doivent bien s'en satisfaire puisqu'ils les élisent. Les résultats des dernières élections incitent à penser le contraire. Plus de la moitié des Français n'ont même pas pris la peine de se déplacer pour aller voter et l'écrasante majorité de ceux qui ont glissé un bulletin dans l'urne l'ont fait pour sanctionner le gouvernement en place, comme ils le font maintenant à chaque scrutin.
Dans notre pays, et ce n'est pas un cas isolé en Europe, le pouvoir ne peut donc plus se prévaloir d'un quelconque soutien populaire : il bénéficie seulement d'une légitimité par défaut. Un chiffre mérite à cet égard d'être rappelé : lors des dernières élections, le parti soutenu par le président de la République et par le Premier ministre n'a recueilli que 7 % des électeurs inscrits ! On mesure à cette aune l'ampleur du désenchantement des Français à l'égard de leur classe politique. Ni la gauche ni la droite n'ont bénéficié d'un vote d'adhésion. Elles ne suscitent plus ni espoir ni enthousiasme, mais seulement indifférence et rejet.
J'ai la faiblesse de croire que cette crise de régime exprime en creux une aspiration des Français à un profond renouveau. Et s'ils se contentent aujourd'hui d'un triste et vain mouvement pendulaire d'alternance, c'est seulement parce qu'ils n'ont pas encore identifié les possibilités de renouveau. Peut-être ne les reconnaîtront-ils jamais, peut-être se tourneront-ils trop tard vers elles. Dans ce cas, l'avenir que vous décrivez se vérifiera : ce sera effectivement la fin de notre pays. Mais pour l'heure, rien n'est encore écrit.
Et, pour ce qui me concerne, l'espérance est toujours d'actualité. L'action aussi.
Voilà, cher Jean Raspail, ce que je voulais vous dire : la France n'est pas encore une cause perdue.

Bruno Mégret

 
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